« Il ne faut plus que ce soit un tabou. C’est un crime, le pire qui soit, et un crime bien plus fréquent qu’on le pense. »

« L’inceste doit pouvoir être jugé à tout moment »

 

LÉA BELEK vient de publier sa propre histoire.

 

Elle milite pour l’imprescriptibilité de ce qu’elle qualifie de

 

« pire des crimes ».

 

Florence Deguen | Publié le 18.04.2012, 07h00


Léa Belek.

Léa Belek. | (DR.) Zoom

Il n’y a qu’un seul imprescriptible dans la loi : le crime contre l’humanité. Pourtant, on croit volontiers Léa Belek quand elle explique que l’humanité peut avoir le visage d’une petite fille de 5 ans à qui son père vient tous les soirs faire « un gros câlin » qui n’en est pas un. Ou qui l’est trop.
 
Quand un adulte censé vous bercer aventure sa langue, se presse contre vous de manière perturbante et étrange, et vous oblige, des années durant, à admettre « C’est un secret entre nous ». C’est le titre de son livre et l’objet de la colère de cette jeune femme de 42 ans, aujourd’hui maman de deux enfants, et dont la a reconnu le calvaire il y a huit ans.

« On emporte très souvent ce genre de secret dans la tombe. J’ai eu la chance d’avoir pu parler et d’être entendue avant la fin du délai de prescription de ce crime… » Elle soupire, relève la avec franchise. « Mais j’aurais tout aussi bien pu me taire encore plusieurs années et passer à côté d’un procès douloureux mais nécessaire. La justice aurait décidé pour moi c’est trop tard ». Ce « trop tard », estime-t-elle, empoisonne déjà suffisamment comme ça les enfants incestés. « Bien souvent, on n’a pas de souvenir de quand ça a commencé. Moi, j’étais sans doute bébé. Mais quand on prend conscience que ce n’est pas normal, vers 7-8 ans, on est piégé. On se sent complice, honteux. On a peur de tout détruire, alors on refoule, on devient fou, ou on se construit une carapace… C’est pour ça qu’il est presque impossible de parler, que tant d’enfants abusés deviennent des adultes détraqués. »

Ce n’est d’ailleurs pas Léa la forte tête, la brillante pianiste diplômée d’un MBA, qui a saisi la justice. C’est sa mère, à qui elle a fini par avouer la vérité à 27 ans. Une mère séparée très tôt de ce père abuseur, et qui n’a jamais rien vu. Pas même que la porte était toujours fermée au moment du rituel du câlin. « Pour elle, c’était impensable. Enfant, je ne montrais rien. J’étais bonne élève, gaie… J’ai cru la tuer en lui avouant la vérité. Elle a écrit au procureur, il y a eu une enquête et je me suis retrouvée citée comme témoin au procès de mon père… » Condamné une première fois à huit ans de prison en 2002 puis à douze en 2004 après avoir fait appel, cet homme décrit comme « pervers narcissique » n’a jamais exprimé le moindre regret. Il vient de sortir de prison, avec interdiction d’approcher de nouveau sa fille. Et c’est parce que la page est désormais refermée que Léa peut se tourner vers les autres. Ceux qu’elle croise parfois dans l’association Mon coin de ciel bleu, qui vient en aide aux familles engluée dans le silence. « Il ne faut plus que ce soit un tabou. C’est un crime, le pire qui soit, et un crime bien plus fréquent qu’on le pense. »

Imprescriptible aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne et dans les pays du Common Law, l’inceste l’est aussi désormais en Suisse qui vient de le décider par référendum. La France a beau avoir introduit le terme « d’inceste » dans le Code civil et rallongé le délai de prescription à vingt ans après la majorité de la victime, on ne peut plus obtenir justice si on se libère de son secret… après l’âge de 38 ans. « Si l’inceste était imprescriptible, les victimes se sentiraient libres de parler quand elles le souhaitent et le peuvent, conclut Léa. Ça se mûrit sur une vie entière parfois. »

Le Parisien

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