les JT ont oublié le “laxisme” des juges

 

Le jour où les JT ont oublié le “laxisme” des juges

 

 

Huit jours après l'avoir invité à commenter le « meurtre d’Agnès », David Pujadas reçoit de nouveau Michel Mercier, le ministre de la Justice, à la veille du procès de Pierre-Etienne Albert, frère de la communauté des Béatitudes qui a avoué des attouchements sur cinquante-sept enfants.



Comme la semaine précédente, le présentateur du 20 heures fait preuve d’une remarquable pugnacité pour interroger le ministre sur les défaillances de l’institution judiciaire et les négligences de ses magistrats. « Tout le monde s’accorde à dire que le pédophile présumé n’avait rien à faire dans cette communauté, au milieu des enfants, ça paraît même stupéfiant. Alors, où est la faille ? » Michel Mercier explique que les responsables de la communauté des Béatitudes, au courant de la situation depuis la fin des années 1980, se sont rendus coupables en voulant étouffer l’affaire.

« Alors, je vous pose la question plus précisément : est-ce que le juge a eu tort de classer l’affaire, en 2004, lors d’une première instruction, et de laisser en liberté ce garçon, connaissant ses antécédents ? » Le ministre s’en prend cette fois à monseigneur Carré, évêque de Rodez, qui n’a pas voulu écouter les aveux du pédophile. C’en est trop pour David Pujadas : « Mais répondez-moi sur le juge ! », s’énerve-t-il. Comme Michel Mercier élude une fois de plus, David Pujadas pose sa question pour la quatrième fois. « Mais je reviens, monsieur le garde des Sceaux, sur cette décision de classer l’affaire au départ… »

Fin de la fiction. Ce dialogue, calqué sur celui du 21 novembre à propos du meurtrier d’Agnès, n’a jamais eu lieu. Dommage : cette fois, les attaques de David Pujadas auraient été justifiées. Il y a bien eu une erreur judiciaire dans l’affaire du frère Albert. Mais les JT ont préféré insister sur les complicités de l’Eglise. « Plongée dans la communauté des Béatitudes, annonce David Pujadas, c’est le dossier de cette édition. Cette communauté est secouée aujourd’hui par un scandale de pédophilie. Au-delà [des faits reprochés à l’accusé], c’est le silence de la hiérarchie qui savait et qui n’a rien dit qui est mis en cause. » Dans le reportage, cette hiérarchie, au premier rang de laquelle figure Mgr Carré, est donc mise en cause par Murielle Gauthier, membre laïque des Béatitudes, exclue de la communauté après avoir voulu alerter sur les agissements du pédophile dès 2000.

Même discours le lendemain sur TF1, avec une Laurence Ferrari très émue : « Beaucoup d’émotion aujourd’hui à Rodez. » Dans son reportage, Laure Debreuil, pointe aussi le silence des supérieurs du moine et recueille l’émotion de Solweig Ely, une des victimes du pédophile. La journaliste oublie cependant d’indiquer qu’elle est la première à avoir porté plainte contre le frère Albert, en 2001 au tribunal d’Avranches (Manche) pour des faits commis en 1989 à l’Abbaye blanche de Mortain.

France 2 non plus n’a pas mentionné l’existence de cette première instruction judiciaire qui s’est achevée par un classement de l’affaire. Pourtant, Pierre-Etienne Albert avait alors dressé la liste de quinze de ses victimes. Pourquoi la justice l’a-t-elle laissé en liberté, lui permettant de continuer à commettre ses crimes jusqu’à ce qu’il se dénonce à nouveau, en 2008 ? « Une décision âprement critiquée par le tribunal de Rodez », note Ouest-France. Etonnant : d’habitude, ce sont les présidents de la République, les ministres et les présentateurs de JT qui stigmatisent le laxisme des juges. Pour une fois qu’un tribunal entier désavoue un magistrat, David Pujadas avait de quoi être « stupéfié » et vilipender sans pitié.

A sa décharge, reconnaissons que la presse écrite n’est guère plus précise que les JT. Du Monde à La Manche Libre en passant par Libération et Ouest-France, aucun journal ne permet de comprendre pourquoi et comment la première plainte s’est trouvée enterrée. Pour le savoir, il faut s’en remettre… à la télévision. L’excellent magazine de France 3, Pièces à conviction, présentait le 19 octobre 2011 un numéro intitulé « Pédophilie : les silences de l’Eglise » (toujours visible sur son site) dans lequel était mis à jour le « double naufrage des institutions – religieuse et judiciaire – », pour reprendre les mots de sœur Emilie, une de mes collègues les plus ferventes de la communauté des Béatitudes du service télévision.

L’enquête, rigoureuse et précise, était menée par Romain Icard et Linda Bendali, de la société de production Ligne de front, déjà à l’origine de l’indispensable Uranium, le scandale de la France contaminée. Passons sur les complicités au sein de l’Eglise (fort bien démêlées dans ce documentaire) puisque les JT s’en sont repus. Et concentrons-nous sur le « dysfonctionnement » (comme dirait Claude Guéant) de la justice, au début des années 2000. Après avoir entendu les aveux de Pierre-Etienne, « la juge d’instruction d’Avranches va lui faire une demande assez inhabituelle » : écrire aux quinze victimes pour leur demander pardon. « La juge lui dit : “Vous écrivez et vous m’envoyez la copie de votre courrier pour m’assurer que vous l’avez fait.” »

C’est Murielle Gauthier, la mère de famille ayant découvert dès 2000 les agissements du pédophile, qui raconte l’incroyable. « C’est une saine démarche, mais ce n’est pas ce qu’on attend d’un juge », estime-t-elle, rejointe par l’avocat de Solweig Ely, pour qui « le traitement de ce dossier par la justice est complètement incompréhensible. Normalement, dans un cas comme ça, le suspect est mis en garde à vue, questionné sur l’ensemble des faits. Là, il n’est jamais mis en garde à vue, il est interrogé dans un cadre assez conciliant. Curieusement, il n’est pas mis en examen, on va lui octroyer le statut de témoin assisté… alors qu’il a reconnu des attouchements sexuels sur des mineurs ! »

Les enquêteurs de Pièces à conviction ont aussi dégoté dans le dossier d’instruction un procès-verbal d’audition de Pierre-Etienne, dans lequel il signale qu’un responsable des Béatitudes, Fernand Sanchez, aurait approché le procureur de la République d’Avranches pour que ne soit pas divulguée l’identité des petites filles concernées. Enfin, le 19 janvier 2004, une copie de la lettre que Pierre-Etienne a adressé à ses victimes parvient à la juge d’instruction. Le jour même, elle se déclare incompétente. Le tribunal clôt l’affaire… Stupéfiant.

Les enquêteurs révèlent que la juge n’a jamais entendu les victimes de Pierre-Etienne. Re-stupéfiant. « Ces quinze victimes désignées par le pédophile lui-même ne savent même pas l’existence de cette instruction judiciaire, pas plus que leur famille. Aujourd’hui encore, elles ignorent tout de cette procédure. » Re-re-stupéfiant. Et même révoltant. Mais pour les JT, ce n'était pas le moment.

Samuel Gontier

Le 2 décembre 2011    -    Mis à jour le 5 décembre 2011 à 16h42

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